vendredi 31 mars 2017

Les blasons des provinces françaises -
la série 1294 des cartes postales des éditions Barré et Dayez - 1ère partie

 E lles sont bien connues des passionnés d'héraldique surtout s'ils cumulent cette passion avec la fréquentation des bouquinistes, revendeurs et collectionneurs de cartes ou documents anciens.  L'éditeur parisien de cartes postales illustrées Barré et Dayez s'est fait une réputation depuis 1925 par la qualité et la beauté de ses réalisations en lithographie et en couleurs. Elles sont facilement reconnaissables grâce au logo ou monogramme de l’éditeur : les lettres BD entrelacées dans un rectangle, au bas du verso qui comporte également un numéro de série suivi d'une lettre (voir ci-dessous). La maison M. Barré & J. Dayez a édité de nombreuses séries thématiques : plats régionaux, les petits métiers, les villes, les blasons, la chasse à courre, les moulins à vent, les coiffes régionales, les costumes de nos provinces, les cartes géographiques, les mots historiques, les fables de La Fontaine, les mois de l'année, etc… La fabrication s’arrête au début des années '1970.
   Dans les années '1930/'1960, plusieurs séries de cartes postales à motifs héraldiques sont sorties de leur imprimerie et ont fait la joie des collectionneurs, dont je fais partie. J'en ai déjà montré pour illustrer mes articles et notamment j'ai consacré un sujet entier à deux séries complètes précédemment (les rois de France → ICI ; les métiers et corporations → ICI).

 Mais il est temps d'aborder les grandes séries phares des blasons, tellement prisées par les collectionneurs: celles des provinces et des villes de France (mais aussi un peu ailleurs : Belgique, Afrique du Nord, etc...). Plus précisément, entre 1945 et 1955 sont sorties plusieurs éditions et rééditions d'une première série de 24 cartes postales illustrées par les blasons des provinces françaises, et réunies dans la série numérotée 1294.
   Alors certains d'entre vous vont dire : oui, mais on les connait parfaitement ces séries de cartes, il n'y a rien de nouveau, donc rien à apprendre... Elles sont même déjà visibles en totalité ou presque sur quelques sites internet. Tout est dit ? en êtes vous bien sûrs ? Je suis certain que pour quelques-uns, vous allez devoir revoir vos certitudes. Car moi-même j'ai dû le premier revoir les miennes ! Mais il n'y pas de mystère, il suffit juste d'être attentif, curieux, observer et comparer.
   En effet, comme cela existe dans le domaine de la philatélie, avec des timbres apparemment identiques, ou également en numismatique avec les pièces de monnaie ou les billets de banque, il arrive que d'une édition à une autre, peuvent apparaître de petites différences, dans les couleurs, le dessin, les inscriptions, etc... On les appelle des "variétés" on dira plutôt pour notre cas: des variantes ou des variations. Il y aura aussi dans cette étude, qui sera prolongée sur plusieurs épisodes, de vraies corrections de blasons et aussi des réactualisations, réalisées par l'éditeur pour s'accorder à la vérité historique, et aussi sans doute par nécessité commerciale, en améliorant ainsi le produit. Je vous donnerai des exemples surtout dans le prochain épisode. Mais pour nous, les passionnés, aujourd'hui, ces premières éditions, incorrectes ou obsolètes, ont maintenant une certaine saveur, celle de l'insolite, et une valeur certaine : celle de la rareté.

📩  Quand vous avez une carte Barré & Dayez en main, au verso sont indiquées quelques informations données par l'éditeur (sauf si la carte a voyagé par la Poste, alors il est probable qu'un timbre-poste en masque une partie) :


🛡  Sur la partie illustrée, côté face, vous avez évidemment le nom de la province en caractères gothiques, plus exactement de type fraktur, et dans les premières éditions, en-dessous de la banderole, à droite, on découvre la signature de l'illustrateur, seulement connu par son pseudonyme : Jylbert (voir ci-contre à droite) .

📖 Je vous propose donc de découvrir ensemble  les  douze premières provinces de cette série n°1294 dans l'ordre croissant des lettres qui les identifient de A à L. Il faut préciser par ailleurs que cette série 1294 ne liste que des provinces du nord, de l'ouest et du centre-ouest de la France, limitée par une ligne virtuelle en diagonale allant de Saintes à Strasbourg en passant par Limoges, Nevers et Troyes.


1294 A - Flandre avec couronne comtale et 
encadrement "rubans"
1294 A - Flandre avec couronne comtale et 
encadrement "feuilles d'acanthe"
1294 A ( Flandre) - verso indiquant une date d'édition en 1955


1294 B - Artois , premières éditions avec petite couronne et 
encadrement "rubans"
1294 B - Artois , éditions intermédiaires avec grande couronne et 
encadrement "rubans"
1294 B - Artois , dernières éditions avec grande couronne et 
encadrement "feuilles d'acanthe"
📍 Avec les précédentes armoiries, c'est donc trois versions différentes (au moins) qui ont été mises en œuvre par l'éditeur au cours de cette période d'une quinzaine d'années durant lesquelles ces magnifiques cartes postales héraldiques ont été commercialisées.

version "petite couronne" : année 1945 et suivantes - détail
version "grande couronne" : années 1950 à 1955- détail
✋Arrêtons nous un moment pour observer deux éléments, provenant du décor des illustrations, qui comportent des différences notables. Ces divergences permettent d'évaluer globalement la date des cartes avant de les retourner pour lire dans le marquage de l'éditeur, l'année précise de leur sortie d'imprimerie.
- Le premier détail réside dans la taille des couronnes qui "timbrent", c'est à dire qui sont posées sur l'écu des armoiries; le rapport est à peu de 2 pour 3 entre "petites" et "grandes" curonnes.
- Le deuxième repère se situe dans l'encadrement de l'écu, qui est formé soit d'un genre de parchemin avec des rubans qui débordent, soit d'un cadre agrémenté d'un décor végétal en forme de feuilles d'acanthe (cf ci-dessous).


version avec "rubans"
version avec "feuilles d'acanthes"


1294 C - Picardie avec couronne comtale

📌 Au passage avec le modèle précédent on remarquera aussi quelques variations dans le décor de fond imitant un mur maçonné : les lignes formant les joints sont très marquées dans les plus anciennes éditions et plus légères voire presque effacées dans les versions les plus récentes.


1294 D - Normandie avec petite couronne ducale
1294 D - Normandie avec grande couronne ducale

1294 E - Champagne avec petite couronne comtale
1294 E - Champagne avec grande couronne comtale

couronne des anciens comtés


couronne des anciens duchés

 
couronne de l'ancien royaume de France


✋Nous nous arrêtons une nouvelle fois pour observer et dénombrer les diverses couronnes qui timbrent les écus de nos provinces. Pour cela il faut se référer à l'Ancien régime, bien avant la Révolution qui supprima ce découpage en provinces pour le remplacer par les départements.

Elles relèvent du titre que portait le chef
et gouverneur de chacune, en général un prince de sang royal, pour certains ils étaient pairs de France, quand celui-ci prêtait allégeance au souverain, le roi de France.

Dans l'ordre croissant d'importance, nous avons donc au premier rang : les couronnes de comtes, titulaires des anciens comtés, les plus nombreux. Viennent ensuite les couronnes de ducs pour marquer bien évidemment les anciens duchés. Et enfin, associée uniquement à la province d'Île-de-France, une couronne royale rappelant ainsi que l'origine du domaine royal est situé dans cette province, avec Paris comme capitale, et ce depuis le Xe siècle.






1294 F - Île-de-France , avec blason version "France ancien" , semé
 de fleurs de lis
1294 F - Île-de-France , avec blason version "France moderne" réduit à 
trois fleurs de lis, ici timbré d'une petite couronne royale
1294 F - Île-de-France avec une grande couronne royale


1294 G - Lorraine , écu timbré d'une couronne ducale et encadré de rubans
1294 G - Lorraine , écu encadré de feuilles d'acanthe

1294 H - Alsace , écu timbré d'une petite couronne ducale et encadré
 de rubans
1294 H - Alsace , écu timbré d'une grande couronne ducale et encadré de
 feuilles d'acanthe

1294 I - Vosges , sans couronne, remplacée par un décor mixte de
 rubans et d'acanthes
A nouveau , une petite pause "explication" s'impose. Nous sommes partis sur le postulat de départ qui était de recenser toutes les anciennes provinces historiques françaises. Et voilà que nous arrivons à deux exceptions qui rendent de fait notre série un peu incohérente : les Vosges et la Vendée, qui sont: pour la première, une région naturelle et l'ensemble deux départements créés en 1790 durant la Révolution française. Pourquoi donc l'éditeur a-t-il jugé bon de les isoler de leurs provinces historiques originelles : la Lorraine et le Poitou ? était-ce pour faire plaisir à un quelconque notable de l'époque ? ou bien apporter une petite note républicaine parmi toutes ces entités de l'ancien régime dont l'origine remonte à la féodalité ?  c'est un mystère pour lequel je n'ai pas la réponse.
armoiries du département des Vosges (vers 1950)
d'après le dessin original de Robert Louis
 Ce qui est sûr, c'est que ces deux blasons sont eux, tous nouveaux à l'époque de la publication de ces cartes postales. En effet, c'est notre grand héraldiste officiel Robert Louis (1902-1965) qui en est l'auteur, dans les dernières années de la décennie 1940, début 1950. Son nom est d'ailleurs mentionné sur la carte de la Vendée, à droite de la banderole. A l'époque, Robert Louis avait été chargé par le Ministère de l'Intérieur de donner un blason à chacun des 90 départements français, dans le but d'identifier les plaques d'immatriculations des véhicules, comme chez nos voisins suisses avec leurs cantons. Ce que l'artiste réalisa : ils existent, mais juste sur le papier, car le projet des plaques d'immatriculation armoriées sera abandonné et les blasons remplacés par les numéros des départements de 01 à 90. Dans la pratique, peu d'entre eux, moins d'une dizaine, seront utilisés officiellement par les administrations départementales, pour leur communication.

📌 Enfin pour être complet, le blason des Vosges ci-dessus, présente une anomalie assez grossière dans le chef. Celui-ci vient des armes de l'ancien duché de Lorraine : les trois oiseaux sont donc des alérions, oiseaux héraldiques caractérisés par l'absence de becs et de serres. Et ici nous voyons des aiglettes qui en sont pourvues. Voir le dessin original de Robert Louis, ci-dessus. Apparemment cette erreur n'a jamais été rectifiée.

1294 J - Vendée , sans couronne, remplacée par un décor mixte de 
rubans et d'acanthes

1294 K - Bretagne , écu timbré d'une petite couronne ducale et encadré 
de feuilles d'acanthe
1294 K - Bretagne , écu timbré d'une grande couronne ducale et encadré 
de feuilles d'acanthe

1294 L - Poitou , écu timbré d'une petite couronne comtale et encadré
 de rubans
1294 L - Poitou , écu timbré d'une grande couronne comtale et encadré 
de feuilles d'acanthe
1294 L - Poitou , écu timbré d'une grande couronne comtale et 
encadré de rubans

  Eh bien maintenant,comme je le pense, vous allez peut-être rouvrir vos albums, et si vous voulez obtenir les séries vraiment complètes pour votre collection, il va falloir vous remettre à leur recherche sur les sites de vente en ligne ou chez les bouquinistes spécialisés !!  Bonne chance ...

  Je vous donne rendez-vous très bientôt, pour poursuivre et terminer l'inventaire de la série 1294...
avec d'autres surprises, je l'espère.




             Herald Dick


mercredi 22 mars 2017

L'héraldique et l'image des marques #02 : boire ou conduire ...

  J e vous propose d'ouvrir un nouveau volet à ce thème que j'avais débuté en novembre dernier et en détaillant  l'idée de départ (voir ici → ). Il concerne ces innombrables symboles graphiques qu'on appelle logotypes, en abrégé: "logos", qu' on observe autour de nous sur toute sorte d'objets de la vie courante, et sur tous supports physiques ou virtuels.
tympan armorié d'une porte des chais Hennessy à Cognac (Charente)
    Ils permettent d'identifier visuellement, de façon immédiate une entreprise, une marque commerciale, une association, une institution, un produit, un service, un événement ou toute autre sorte d'organisations, dans le but de se faire connaître et reconnaître des publics et des marchés auquel il s'adresse et de se différencier des autres entités d'un même secteur.
   • Quelques-uns de ces logos, que parfois on regarde sans les analyser vraiment, sont composés partiellement ou totalement à partir d'écus d'armes ou d'armoiries. Ils attestent ainsi d'une certaine façon la filiation que certains spécialistes, héraldistes ou graphistes, leur confèrent: le logo est ou serait le prolongement moderne du blason, dépouillé de ses règles ancestrales, rigides et compliquées et abandonnant son langage ésotérique.  Le plus souvent, pour ces logos issus de blasons, ceux-ci sont remodelés à la sauce des artistes graphistes et des designers qui en extraient l'ADN de héraldique pour le transposer dans le registre du branding et du marketing qui lui aussi a ses règles : la charte graphique de l'entreprise ou de l'organisme. Beaucoup d'entre eux ont néanmoins une réelle origine historique liée à l'héraldique, parfois oubliée. Je vais tenter de vous la révéler. En voici deux nouveaux exemples, puisés dans notre environnement quotidien.

 L’emblème du n°1 du cognac est un bras tenant une hache de guerre. Le bras armé figure au cimier des armes de la famille (un cochon sauvage, voir plus bas), dont la devise "vi vivo et armis" signifie "je vis par la force et par les armes". Ce symbole a été reproduit sur les étiquettes dès le milieu du XIXe, séparé du sanglier, jugé moins commercial. Ce bras armé fait référence au passé militaire du fondateur de la maison : l’aristocrate irlandais Richard Hennessy (1724–1800), fils cadet du seigneur de Ballymacmoy. Richard, que la légende dit "brave et galant", avait combattu les protestants dans la brigade irlandaise de Louis XV. Ce symbole fort,  bien choisi, nous rappelle qu’Hennessy est une maison conquérante : aujourd’hui, près d’un cognac sur deux vendus dans le monde est un Hennessy.
↑ © Isabelle Louvier / DR ↑
 L'emblème ornant les murs d'un chai, noircis par la moisissure produite par les vapeurs d'alcool : la "part des anges".
A gauche : ancienne étiquette "vintage" de cognac Hennessy avec une fausse interprétation du symbole héraldique , ici inséré dans un écu d'armes !  et à droite : portrait du fondateur : Richard Hennessy : officier irlandais au service du Roi de France, il pressent l’extraordinaire potentiel commercial des eaux-de-vie de Cognac à l’international, établit sa propre affaire de négoce et fonde une dynastie. Depuis plus de deux siècles, huit générations de la famille Hennessy se sont succédé à la tête de la Maison pour la consolider, élargir son champ d’action et faire d’Hennessy un acteur majeur des spiritueux de luxe dans le Monde
Les "clans" irlandais et écossais, les lignages, se reconnaissent davantage par les cimiers (crests en anglais) que par les armes proprement dites, qui varient d'une branche à une autre. C'est une particularité de l'héraldique familiale britannique .
Le nom originel en gaélique s'écrit  "Ó hAonghusa" et signifie 'le fils d'Angus". Il a été anglicisé sous la forme : "Hennessy".
Pour en savoir plus sur l'histoire de cette marque, cliquer sur le verre → 🍷



Une automobile SAAB 9-3 (1998) et un avion de chasse SAAB JA-37 Viggen  :
deux fleurons de l'industrie suédoise sous la même marque
L`histoire de SAAB a commencé en 1937, avec la compagnie Svenska Aeroplan Aktie Bolaget ( SAAB ), qui s`est spécialisée dans la production des chasseurs et des bombardiers pour l’armée de l’air suédoise . Ce fait a joué un rôle crucial dans l’ascension de la marque. Mais après la Seconde Guerre mondiale, les besoins en avions ayant chuté, en 1947, l'entreprise s'est tournée vers la production d'automobiles tout en maintenant la production d'avions militaires, très renommés pour leurs grandes qualités, d'ailleurs, et encore aujourd’hui. Saab AB (armements) et Saab Automobile AB sont, depuis la reprise de la division automobiles par General Motors en 1990, deux entreprises distinctes, mais gardent une histoire commune. Ci-dessus vous avez une synthèse de l'évolution de l’emblème de la firme basé sur les armoiries de la province de Scanie (voir plus bas). Cependant, le tout premier logo Saab était représenté par les trois couronnes de la cocarde nationale de l'armée suédoise.
Un des derniers modèles de camion Scania modèle R et détail du logo photographié sur le capot avant d'un autre véhicule.
© photo: Camilla Segerberg  et  © 2008-2017 Brutalino - Deviantart
  Scania est un constructeur suédois de poids lourds et d'autocars ainsi que de moteurs industriels et marins. La marque tient son nom et son emblème de la province de Scanie dans le  sud de la Suède, là où son histoire a débuté. La maison Scania d'aujourd'hui descend directement de la société Vagnfabriks-Aktiebolaget i Södertälje (Vabis) fondée en 1891. En 1911, Vabis fusionne avec Maskinfabriksaktiebolaget Scania in Malmö et la marque devient « Scania-Vabis » En 1969, Scania-Vabis fusionne avec Saab, constructeur d'automobiles et d'avions militaires, pour donner naissance à Saab-Scania AB: la marque « Scania » apparaît pour les camions et les bus. En 1995, le groupe se sépare  en deux entités totalement distinctes, Scania AB et Saab AB.

armoiries  du Conseil régional de 
Scanie (en suédois :  Region Skåne)
"d'argent à la tête de griffon couronné d'or,
mouvant de la pointe"

armoiries de l'ancienne province historique
de Scanie  (Landskap Skåne en suédois)
dont la capitale est Malmö
"d'or à la tête de griffon arrachée de gueules,
 couronné et lampassé d'azur"
armoiries de l'actuel Comté de Scanie
(Skåne län en suédois) créé en 1997
"de gueules à la tête de griffon couronné d'or "
grandes armoiries de la ville de Malmö,
capitale historique de la Scanie
"d'argent à la tête de griffon de gueules,
 couronné d'or"














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