mardi 6 décembre 2016

l'Armorial de La Planche - 1669 - Gouvernement de Picardie (additions) - le bailliage du Tournaisis et la Flandre teutonne

 S   uite de la visite d'un des plus anciens manuscrits répertoriant des armoiries de villes et de villages de France, dessinées à la plume et peintes à l'aquarelle, antérieur de trois décennies à l'Armorial Général de France de Charles d'Hozier ! Voir la description initiale : →


  Nous poursuivons avec la découverte du "livre" (c'est l'appellation donnée à une section d'un manuscrit, qui est lui-même divisé en chapitres) consacré au Gouvernement de Picardie. Dans les trois précédents chapitres, nous avons déjà vu les territoires reconquis récemment par les armées de Louis XIII, puis celles de Louis XIV, et rattachés à la couronne de France,selon les termes des différents traités signés entre la France et l'Espagne. Nous avons traité le retour d'une petite partie de la Flandre maritime, le pays de Dunkerque (en 1658), puis de l'Artois (en 1659), une autre partie de la Flandre : la châtellenie de Lille (en 1668) et bien plus tard les places de Saint-Omer, Aire-sur-la-Lys et le Cambrésis (en 1678). Nous allons voir, au fur et à mesure de la publication de ces pages passionnantes du manuscrit, apparaître de nouveaux territoires conquis et annexés à la France par le traité d'Aix-la-Chapelle en 1668.
 Mais le conflit et les tractations entre les deux puissances ne sont pas terminés pour autant. Certains de ces territoires seront restitués à l'Espagne, en 1678 avec le traité de Nimègue.  Et d'ailleurs, La Planche le relève dans son préambule sur "la Flandre teutonne" (voir plus bas).
  Cette mention nous confirme par ailleurs aussi que la date de 1669 attribuée au manuscrit n'est qu'une date indicative de début, car l'écriture et la réactualisation des notes de la main de La Planche s'est poursuivie pendant plusieurs années encore, peut-être même jusqu'à son décès en 1684.
  Notre manuscrit apporte donc un témoignage en temps réel et insolite du rattachement éphémère à la France de quelques villes importantes de la future Belgique, qui se poursuivra d'ailleurs plus tard avec d'autres régions en Wallonie. Dans notre étude de manuscrit, ces territoires ont été de manière  provisoire rajoutés à l'administration du Gouvernement de Picardie.
  Nous continuons donc avec le chapitre 8 consacré à la réunion à la France du pays du Tournaisis, à cheval sur l'actuelle frontière franco-belge, ainsi qu'une nouvelle partie de l'ancien comté de Flandre, que La Planche nomme la "Flandre teutonne",  néerlandophone, en opposition à la "Flandre romane", qui est elle francophone. C'est dans ce volet que nous allons croiser l'Histoire, avec ces quelques villes qui seront françaises durant un certain nombre d'années limité: Tournai et Menin de 1668 à 1713, ou Courtrai, Audenarde et Deinze de 1668 à 1678. L'histoire se répètera néanmoins pendant quelques années encore durant les guerres de la France contre l'Autriche, puis celles de la Révolution française, au siècle suivant, et enfin sous le 1er Empire (voir →ICI) avec une nouvelle annexion de tous les Pays-Bas cette fois.

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Voici l'extrait d'une carte datant de la fin du XVIIIe s. , donc postérieure d'un an, mais sur laquelle j'ai reconstitué les limites administratives de notre région :
 Vous pouvez cliquer sur toutes les images pour les agrandir 

la zone en rose est en territoire français, en bleu : c'est le territoire belge








  Les fragments de manuscrits proviennent toujours du Volume I. Pour enrichir l'étude, j'ai mis en bonus l'extrait équivalent (quand il existe) dans l'Armorial Général de France* (1696-1711), établi par Charles-René d'Hozier, et comme auparavant, j'ai placé le blason actuel en-dessous, pour comparer les différences ou au contraire la constance des figures dans le temps.

 (*)  Armorial Général de France -    volume XII   -  Flandres    (BNF Paris) 



Tournai (Belgique -
 province du Hainaut)

 Les liens historiques de cette ville frontalière de la Belgique avec la France sont évidents dans son blason, avec ce chef d'azur à trois fleurs de lis d'or typiquement français.
  Fondée durant l'époque romaine, il y a plus de 2000 ans, son nom était selon certains historiens: "Turris Nerviorum" qui signifie en latin : la tour des Nerviens  qui étaient un des peuples gaulois qui occupaient la région de la Gaule belgique. Voilà qui peut expliquer la tour présente dans le blason (armes parlantes), mais qui rappelle aussi les armoiries primitives de la cité présentes sur les sceaux échevinaux, avec murailles et  tours.
 "Turris Nerviorum", puis "Turnacum" , "Turnaco" , "Tornacus", "Tornai" et enfin : Tournai ou Tournay, voici quelques étapes de l'étymologie de la cité dans le temps.
 Après la chute de l'Empire romain au Ve siècle, Tournai, conquise par les Francs, devient une ville importante de leur royaume, où d'ailleurs parmi les premiers rois des Francs: Clodion, Chilpéric Ier, Clovis y siègent dans leur palais. L'ancienne cité de Francie et son pays seront disputés durant l'époque féodale au Moyen-âge entre les prétentions des comtes de Flandre, ceux du Hainaut voisin, l'empereur germanique, les rois de France, et aussi la Bourgogne et même l'Angleterre. Durant la Guerre de Cent ans, la ville choisit la fidélité au roi de France contre le bénéfice d'une certaine autonomie. Tournai est aussi devenue le siège d'un puissant évêché. C'est le roi de France Charles VII qui a octroyé en 1426 à la ville le droit de rajouter le chef d'azur aux fleurs de lis, en récompense de sa loyauté durant la Guerre de Cent ans.  Pendant le règne du roi de France, François Ier, elle subit une nouvelle occupation anglaise entre 1513 et 1519 suivie de sa perte face aux espagnols de Charles Quint en 1531. La ville et son bailliage sont alors rattachés aux Pays-Bas espagnols des Habsbourg, jusqu'à l'arrivée des troupes de Louis XIV en 1667, qui les reprend. Le traité d'Utrecht, en 1713 mettre fin (provisoirement) à la présence française, et la ville reviendra dans les Pays-Bas du Sud (l'actuelle Belgique), désormais sous souveraineté des Habsbourg d'Autriche. Mais elle sera de nouveau assiégée, reconquise, reperdue par les français, au moins deux fois encore avant l'accession à l'indépendance de la Belgique en 1830.





Saint-Amand - les - Eaux 
( France - dépt du Nord)


  Saint-Amand et les deux villes suivantes faisaient partie historiquement du bailliage de Tournai (le Tournaisis) jusqu'en 1713, lorsque le Traité d'Utrecht mettant fin à la guerre de Succession d'Espagne, redonne Tournai aux Pays-Bas du Sud, désormais autrichiens. Mais la France, toujours selon les termes du traité, conserve les villes de Saint-Amand, Mortagne et Marchiennes et leurs terres aux alentours. Elles sont rattachées administrativement à la subdélégation de Lille.
 La ville a porté longtemps le nom de Saint-Amand-en-Pévèle (du pays de la Pévèle, en Flandre romane, orthographié bizarrement "Peule", comme on peut le constater dans l'Armorial Général de France) avant de s'appeler Saint-Amand-les-Eaux à la fin du XIXe siècle avec la vogue des cures thermales, très prisées à cette époque.
On notera la divergence des couleurs de champ : azur/sinople, sur les deux manuscrits. L'abbaye de Saint-Amand blasonnait :"d'azur semé de fleur de lis d'or", c'est peut-être l'origine de la confusion.



Mortagne - du - Nord 
( France - dépt du Nord)

  Depuis 1893, Mortagne a été renommée Mortagne-du-Nord, pour la différencier des autres communes françaises portant le même toponyme de Mortagne.
  On notera ici aussi une divergence sur les émaux : couleurs inversées sur le premier manuscrit. Mais la châtellenie de Mortagne portait bien "d'or à la croix de gueules", comme on peut le vérifier dans l'Armorial de Flandre du XVIe siècle (voir dans la réédition moderne,le folio f16, blason n°243 → ICI). Il semble donc que La Planche ait fait une erreur.





Marchiennes 
(France - dépt du Nord)
  Les armoiries de Marchiennes sont communes à l'ancienne abbaye bénédictine, fondée en 630, et à la ville qui s'est développée autour d'elle. Le blason qui figurait sur les anciens sceaux est "D'or au rais d'escarboucle de sable, chargé en cœur d'un rubis de gueules". Il était surmonté d'une mitre d'abbé, comme le montre une miniature datant de 1603 (voir → ICI)
 Notre ami de La Planche ignorait apparemment le terme héraldique de "rais d'escarboucle" puisqu’il a blasonné cette figure autrement, mais de manière juste: "...huit sceptres fleurdelisés d'or posés en croix et en sautoir". Mais cependant, il s'est trompé encore une fois avec les émaux. Il a peut-être confondu avec le blason très semblable: "De gueules au rais d'escarboucle d'or, allumé d'azur"  provenant d'un autre monastère, dans une ville proche : l'abbaye Sainte-Calixte de Cysoing, près de Lille ( voir → ICI).




Courtrai / Kortrijk (Belgique -
 province de Flandre occidentale)

 Première constatation, La Planche désigne la cité flamande par son nom latin en premier : Cortracum, vient après celui de Courtray, ce qui est inhabituel.
 Les armoiries de la ville de Courtrai reprennent celles des vicomtes de Courtray au XIIe siècle. Nous avons ici une parfaite constante du blason à travers les siècles.
 La ville et sa châtellenie sont rattachées au royaume de France en 1668 par le traité d'Aix-la-Chapelle mais elles seront finalement rendues à l'Espagne en 1678 avec la signature du traité de Nimègue. Donc il est normal que cette cité soit présente dans le manuscrit de La Planche, comme un témoignage de son époque, et d'ailleurs lui-même mentionne la restitution, dans son préambule  'La Flandre Theutonne' (voir plus haut).  Mais alors pourquoi le blason figure-t-il aussi dans l'Armorial Général de France, qui a été constitué bien plus tard, d'après l'édit royal de 1696 et pour lequel chaque ville devait fournir et payer l'enregistrement de ses armes ?  Eh bien, en fait le traité de 1678 n'a pas mis fin pour autant aux hostilités entre la France et l'Espagne et des rectifications de frontières ont été jugées nécessaires par Louis XIV ( la Guerre des Réunions). Courtrai fut donc à nouveau assiégée en 1683, par un certain Vauban, qui n'était pas qu'un génial architecte, mais aussi un excellent commandant et stratège militaire. Elle devra être encore rendue une nouvelle fois à l'Espagne un peu plus tard, en 1697.




Audenarde / Oudenaarde 
 (Belgique - province de
 Flandre orientale)

  Les armoiries d'Audenarde apparaissent d'abord sur un sceau de la ville datant de 1339. Elles sont formées d'une combinaison des anciennes armes de la maison de Looz ("burelé d'or et de gueules") avec le lion du comté de Flandre. Gerard, seigneur d'Audenarde au début du XIVe siècle, était un descendant de la famille de Looz. La localité était une des places principales de Flandre et elle a été érigée en ville en 1190, d'où l'utilisation du lion de sable, armé et lampassé de gueules, dans ses armes. La Planche a une nouvelle fois, fait une erreur en inversant les émaux du fascé gueules/or et en posant dessus un lion d'azur au lieu de sable !
 La ville et sa châtellenie sont rattachées au royaume de France en 1668 par le traité d'Aix-la-Chapelle puis restituées à l'Espagne en 1678 avec la signature du traité de Nimègue.



Deinze (Belgique -
 province de Flandre orientale)

  Deinze était déjà une ville importante au XIIe siècle.Le plus ancien sceau connu de la ville date du  XVIe siècle et montre déjà l'aigle accompagnée de trois roses. L'origine de l'aigle et des roses n'est pas connue. Les armoiries sont devenues officielles en 1817, puis confirmées en 1838 après l'indépendance de la Belgique mais avec une modification : les roses étaient toutes de sable, du même émail que l'aigle, qui perd également la couleur de ses attributs : membres et bec de gueules. Seules, les roses sont redevenues de gueules en 1982.
   La ville, qui appartenait à la châtellenie de Courtrai, fut également et provisoirement rattachée au royaume de France de 1668 à 1678.




Menin / Menen (Belgique -
 province de Flandre occidentale)

   Les armoiries de Menin sont dérivées des armes des seigneurs de Menin ou Menyn, au XIIIe siècle.  Les armes apparaissaient sur un sceau de la ville au XVIe siècle. Elles n'ont pas varié depuis cette époque, sauf quand elles ont été accidentellement officialisées en 1824, avec de mauvaises couleurs (d'argent à trois chevrons de sable), et confirmées en 1838. Ceci a été enfin corrigé en 1953 : les chevrons ont été restaurés avec l'émail de gueules comme à l'origine.
  Cette ville-frontière fut rattachée au royaume de France en 1668, par le traité d'Aix-la-Chapelle puis restituée au Pays-Bas méridionaux des Habsbourg d'Autriche en 1713 par le traité d'Utrecht. Cette courte période historique explique néanmoins la présence de ces armoiries, successivement sur les deux manuscrits.
 A noter que La Planche ne connaissait pas la nature des émaux, avec un dessin non colorié et comme le confirme le blasonnement incomplet dans la marge. Les blancs entre les mots ont été comblés a posteriori, car l'écriture, différente, indique qu'il s'agit d'une autre personne.




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# pour être complet avec l'Armorial Général de France, on peut encore rajouter ces villes de Flandre, dans les environs de Courtrai, qui n'ont  pas été mentionnées dans le manuscrit de La Planche :
Harelbeke, Renaix / Ronse

Harelbeke (Belgique - Province de Flandre occidentale) 

Renaix / Ronse   (Belgique -
 Province de Flandre orientale)





A bientôt pour une nouvelle série ... → ICI


 
Crédits :
les blasons "modernes" sont empruntés  à : 
-  commons.wikimedia.org/wiki/
sauf  pour les communes françaises  : 
armorialdefrance.fr/ 
et le drapeau de Harelbeke :
- https://heraldiek.onroerenderfgoed.be/node/376


    Et je remercie particulièrement les personnes responsables de la Bibliothèque et des Archives du Musée du Château de Chantilly : www.bibliotheque-conde.fr/



             Herald Dick  
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